Un héritage

(première partie)

Il n’est pas exagéré d’affirmer que la visite de l’appartement de ma grand-mère dont j’avais hérité quelques semaines auparavant a changé le cours de ma vie. Laissez-moi vous raconter comment les choses se sont passées.

Je m’étais réveillé tôt ce matin-là pour attraper le premier bus qui devait m’emmener dans le village où ma grand-mère avait vécu. Je commençais à penser que cette route en lacets n’avait pas de fin. Le chauffage excessif et le ronronnement de la radio qui descendait des haut-parleurs semblaient avoir anesthésié les quelques passagers du jour. J’étais plongé moi aussi dans la torpeur inconfortable des voyages en autobus et mes pensées flottaient de manière chaotique entre mon enfance, ma grand-mère que je connaissais finalement assez mal, mon banquier qui me harcelait pour payer mes traites et Cécile, le grand sourire dans ma vie.

Arrivé à destination je parvins dans un effort de volonté à me déplier et à rassembler mes affaires. La porte du bus s’ouvrit paresseusement dans un puissant soupir de lassitude. Une fois déposé sur le trottoir enneigé, je ressentis aussitôt la morsure du froid sur mes mains et sur mon visage. Je n’étais  plus très sûr que ce fut une bonne idée de revenir par ici et je regardais avec une pointe de regret le bus s’éloigner, bulle de chaleur dans un froid Sibérien.

Le bus m’avait laissé au milieu du village. Devant moi se trouvait la place du marché. Cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus de marché ici, mais elle conservait orgueilleusement ce titre qui rappelait le rôle important qu’elle avait joué si longtemps dans la vie du bourg. Il était presque 11 heures. L’air était transparent et immobile. Le ciel était parfaitement bleu. Par endroits le soleil parvenait à projeter un peu de lumière à la faveur d’un espace entre deux maisons, mais elle ne produisait aucune chaleur. Les rues étaient presque vides. Les boutiques qui à la belle saison attiraient  des grappes d’estivants colorés et bruyants ne faisaient plus recette. J’avais l’impression de me retrouver dans un décor de cinéma qui aurait été déserté par ses comédiens. Les agents de l’équipement, alchimistes du dimanche, avaient transformé en une boue épaisse la neige qui recouvrait les rues et les camionnettes de quelques artisans pressés la projetaient malicieusement en gerbe sur la poignée de courageux qui défiaient le froid glacial, encapuchonnés et la tête rentrée dans les épaules.

Après quelques minutes d’une marche d’équilibriste, je parvins à atteindre la sortie du village où m’attendait la maison de ma grand-mère. Malgré le froid pénétrant et mes chaussures trempées, je ne pus m’empêcher de m’arrêter un instant pour l’observer. Avec ses volets roulants baissés et sa parabole agrippée au mur elle donnait l’impression d’une vieille dame élégante qui aurait sacrifié à la modernité en portant des baskets et une casquette Adidas.

Je me dirigeai vers la porte et me décidai à entrer. Étonnamment, il me semblait que le froid qui régnait à l’intérieur était encore plus vif que celui de la rue. Mes mains tâtonnant sur les murs de glace finirent par dénicher l’interrupteur du plafonnier. Une lumière livide descendit de l’ampoule fluo-compacte, peinant à chasser l’obscurité. Je me sentis envahi par une immense envie de refermer la porte et de retourner à ma vie. Après quelques secondes d’hésitation je me ressaisis et me dirigeai vers la cuisine où dans mes souvenirs ma grand-mère passait la plus grande partie de son temps.

Un rangement et une propreté impeccable avaient remplacé le joyeux désordre qui régnait ici en maître. Le calendrier perpétuel, souvenir du mont Saint-Michel indiquait tristement la date du mercredi 17 août. Sur le buffet, une armada de boites de médicaments empilées, encore surmontées par un semainier à moitié vide défiaient les lois de la gravité. Une nuée de magnets sur la porte du frigo essayaient sans y parvenir d’apporter un peu de gaité à côté de la dernière liste des courses. Même les joyeuses photos des enfants affichées sur les murs ne parvenaient pas à tromper la tristesse qui se dégageait de la pièce.

Abandonnant la cuisine, je me dirigeai vers la salle à manger. Je fus accueilli par le craquement du plancher qui déchira le silence et par une puissante odeur de cire qui flottait dans la pièce malgré le froid. Pourquoi eus-je l’impression que le silence ici était encore plus pesant qu’ailleurs dans la maison ? Mon regard accrocha la vieille horloge. Je me rendis compte que son tic-tac régulier et rassurant ne remplissait pas l’espace comme il le faisait depuis toujours. Je pris le temps de regarder les nombreux tableaux qui couvraient les murs de la pièce. Ils racontaient des scènes de vie bucoliques qui sonnaient faux dans l’ambiance glaciale de la pièce. Mon regard finit par glisser sur la toile cirée décorée de guirlandes de glycines tape à l’œil et il buta finalement sur une enveloppe placée en évidence au milieu de la table. Elle portait une inscription. Je m’approchai. C’était mon nom.

(deuxième partie)

L’enveloppe contenait une clé et quelques mots griffonnés où je reconnus l’écriture de ma grand-mère « derrière la tenture de velours violet – 813». Ces quelques mots sur un bout de papier apportaient une petite pointe savoureuse de mystère à cette triste visite. Je me dépêchai d’accéder à la tenture en déplaçant le fauteuil défoncé où dans me souvenirs ma grand-mère aimait s’installer pour faire ses tricots. Derrière la tenture je découvris une porte dont j’ignorais l’existence. La porte s’ouvrit d’un tour de clé et un escalier plongeait dans des ténèbres un peu effrayantes. Je fus partagé entre une grande excitation stimulée par tant de mystère et une terreur enfantine qui m’incitait à ne pas m’engager plus loin. Ici, pas d’interrupteur, pas de lumière pour guider mes pas. Je parvins au prix d’un immense effort à calmer le rythme de ma respiration et me décidai à descendre les marches à la lumière de mon iphone.

L’escalier était étroit et il descendait étonnamment profondément. Je ressentis avec insistance que je n’étais pas à ma place ici et chaque nouvelle marche me demandait pour la descendre un effort de volonté plus grand. J’imaginais à tout instant qu’une main venue de nulle part allait se refermer sur mon cou. Un grand vacarme me fit sursauter. Là-haut, la porte s’était refermée comme pour me confirmer qu’une présence invisible m’accompagnait. Mon cœur battait à tout rompre, mais je réussis à poursuivre ma descente et finis par prendre pied dans une salle qui me semblait au premier coup d’œil assez vaste et bien encombrée.

Un interrupteur me permit enfin d’éclairer les lieux. Mes yeux tombèrent d’abord sur une drôle de paillasse sur laquelle on avait installé un réchaud. A côté du réchaud se trouvaient des gants, et quelques autres instruments que je ne reconnaissais pas. Un tablier et des lunettes étaient accrochés à une patère. De gros barils et une lessiveuse étaient posés à même le sol. Dans une armoire en fer, je trouvai deux grosses boites étanches. La première portait l’inscription « chaux grasse ». Sur la deuxième était inscrit « opium ». Je ne parvenais pas à croire ce que j’avais devant mes yeux. Mes pensées s’enchaînaient à toute vitesse. J’avais l’impression que quelque chose dans ma vie avait déraillé. Je me sentis pris dans un tourbillon incontrôlable et je me demandai si je n’étais pas en train de rêver. Mais il fallait bien que je me rende à l’évidence : ma grand-mère produisait de l’héroïne. Et à en juger par la taille des étagères qui devaient servir à stocker sa marchandise, elle ne produisait pas des petites quantités.  

Dans un autre coin de la pièce, je découvris un coffre verrouillé par trois cadrans circulaires. Le code inscrit sur le papier laissé par ma grand-mère me revint immédiatement en mémoire. Je retrouvai le papier dans une de mes poches et déverrouillai le coffre sans difficulté. A l’intérieur, un grand nombre de liasses de billets de banque étaient sagement empilées. Il y avait là une fortune. Le coffre contenait aussi un papier écrit de la main de ma grand-mère avec des noms, des numéros de téléphone, des url, des codes et d’autres informations dont je ne comprenais pas la signification. Mon cerveau était en ébullition. Que ma grand-mère eut été impliquée dans un important trafic de drogue était déjà une drôle de nouvelle. Mais après tout, c’était sa vie. Maintenant elle reposait en paix dans le caveau familial. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais en me laissant cette importante somme d’argent et toutes les informations pour poursuivre son activité elle m’impliquait dans son histoire et me demandait de prendre une décision importante. Bien sûr j’avais la possibilité de remettre tout cet argent et les informations sur le réseau des trafiquants à la brigade des stupéfiants pour leur permettre un coup de filet d’une ampleur exceptionnelle. Mais cela m’aurait aussi obligé à faire une croix sur le pactole et la vie qui va avec. Etais-je prêt à payer ce prix pour m’offrir une bonne conscience ? Je pouvais aussi décider de poursuivre les activités lucratives de ma grand-mère. Mais étais-je capable d’affronter le problème éthique que cela posait et surtout la prise de risque inévitable dans ce genre de métier ? Enfin, je pouvais décider de profiter simplement de l’argent que m’avait laissé ma grand-mère et vivre avec Cécile une vie facile au soleil.

La prise de décision m’a torturé pendant de longues semaines et m’a valu de nombreuses nuits blanches. Cela m’aurait fait plaisir de partager avec vous les nombreuses conjectures que mon cerveau en feu a échafaudées durant tout ce temps, mais je dois malheureusement maintenant vous laisser. Nous allons bientôt mouiller dans le petit port de Portofino et Cécile aime que nous soyons ensemble pour surveiller la manœuvre de l’équipage et savourer les premiers moments de nos escales. Je la comprends, ce sont incontestablement les plus délicieux.

Thème de l’atelier d’écriture

Partie 1 : Vous allez pour commencer explorer le style descriptif. La description c’est donner à voir, mais aussi à entendre, à sentir : une description ce n’est pas uniquement des images, il y a des sons, des odeurs, du tactile…

Voici la situation : un personnage  a hérité de l’appartement de sa grand-mère, et va dans cet appartement, qu’il connait bien, mais qui est vide de sa grand-mère pour la première fois.

Vous allez décrire : l’arrivée dans la rue, l’entrée dans l’immeuble, et l’entrée dans l’appartement. Sur une table bien en évidence, une enveloppe avec le nom du personnage principal dessus. Attention : c’est en mode descriptif pur, aucune introspection dans la tête du personnage. Imaginez que c’est un film sans paroles et sans voix off (avec ceci de plus qu’un film que vous pouvez raconter les odeurs en plus des images et des bruits…). Je vous donne la situation et l’histoire de la grand-mère uniquement pour camper l’ambiance mais hors de questions, dans cette description, d’entrer par exemple dans les souvenirs du personnage. En revanche il peut y avoir de l’action. Par exemple le personnage peut trébucher, tomber sur la route et se faire rouler dessus par un trente tonnes. C’est juste un peu dommage pour la suite de l’histoire. Jouez le jeu, sortez de votre zone de confort, et prenez plaisir…

Partie 2 : L’enveloppe contient une clé, avec un mot disant de soulever la tenture de velours violet. Derrière la tenture, une porte, dont le personnage principal ignorait totalement l’existence. Il ouvre la porte avec la clé… l’aventure commence.