Stevens pass – Canada

7 septembre, mile 2465 à 2469 (1360m)

Leavenworth est une drôle de ville qui fait de son mieux pour reproduire une atmosphère bavaroise. On y trouve de nombreux Bier-gartens, les maisons au style germanique sont décorées par des massifs de géraniums et des flon-flon de musique bavaroise sont diffusés par les hauts-parleurs dans  la rue principale. D’accord, c’est un peu Disneyland mais l’endroit est assez agréable avec sa zone piétonne, ce qui n’est pas très fréquent par ici et ses restaurants.

Douche, lavage de linge, ravitaillement, une nuit à l’hôtel dans une chambre que je partage avec FedEx et nous voici tous les deux à faire du stop en début d’après midi pour parcourir les trente miles qui nous ramèneront sur le trail. La concurrence est rude ; de nombreux hikers tentent leur chance sur le bord de la route. Après presque deux heures d’attente, un conducteur s’arrête enfin et nous entasse avec Pizza cat et Riddler, dans sa guimbarde. C’est Trash-monkey, un ancien hiker, maintenant trail angel. Il rentre chez lui. Sa maison est à mi-chemin de Stevens pass, mais qu’importe, il fera le détour pour nous.

Au moment de reprendre le trail, FedEx s’aperçoit qu’il a oublié ses bâtons à l’hôtel. Trash-monkey n’hésite pas une seconde. Il va faire un nouvel aller-retour à Leavenworth pour permettre à FedEx de retrouver ses bâtons. On est trail Angel ou on ne l’est pas…

Trash-monkey, Pizza-cat, Riddler, Pepe, FedEx

J’installe un agréable campement à quatre miles du col, où FedEx va me retrouver dans là soirée.

8 septembre, mille 2469 à 2490 (1270m)

La pluie s’est mise à tomber cette nuit, mais le temps est redevenu sec au petit matin.  Le chemin nous emmène sur les crêtes. Le ciel s’est dégagé et nous découvrons un paysage qui commence à prendre ses couleurs d’automne.

Nous faisons la connaissance de Little feet, une petite fille de 5 ans et de sa maman Yogi Bear. Le papa est un peu plus loin sur le trail. Ils sont partis de Campo à la frontière Mexicaine le 15 mars, et eux aussi sont en route pour le Canada. Pour compléter leur PCT, il faudra qu’ils retournent faire la Sierra qui était trop enneigée lorsqu’ils y sont arrivés fin mai. Si ils réussissent, Little Feet sera la plus jeune thru-hiker de l’histoire.

J’ai demandé à Little Feet si ça lui plaisait de faire le PCT. Elle m’a répondu un « oui » timide, puis elle a continué à jouer avec le petit bilboquet qu’elle transporte avec elle.

J’ai ressenti dans un premier temps de l’admiration pour cette petite fille. Les jours suivants, lorsque le chemin mettait mes nerfs à rude épreuve dans des montées trop raides ou interminables ou encore lorsqu’il fallait franchir en les escaladant les nombreux troncs d’arbres qui entravaient la route, j’ai surtout ressenti pour elle de la compassion.

9 septembre, mile 2490 à 2512 (1161m)

Une très belle journée de marche sur les crêtes nous attend aujourd’hui. On dirait que les montagnes ont pris des couleurs de carnaval. FedEx en oublie sa douleur au talon ; il est heureux comme un enfant devant un gâteau d’anniversaire. Ça me réjouit de le voir comme ça.

Les arbustes à myrtilles sont chargés de fruits bien mûrs et les crêtes ensoleillées invitent à la pause et à la sieste. Mais le PCT est un maître bien exigeant et les hikers sont ses serviteurs. Il exige de nous des miles !des miles ! des miles ! Dès que nous prenons quelques libertés avec le nombre ou la durée des pauses, il nous rappelle à l’ordre. Et nous reprenons docilement le chemin.

Après ce joli parcours sur les crêtes, nous redescendons progressivement en forêt où nous attend notre site de bivouac.

Voilà qui devrait bien améliorer ma purée déshydratée

10 septembre, mile 2512 à 2533 (1747m)

Le chemin se fait taquin aujourd’hui. Il contourne Glacier Peak en mettant nos nerfs à rude épreuve : passage de rivière de funambule, montées raides et cassantes, végétation étouffante qui gêne la progression, dénivelés exténuants, troncs d’arbres couchés sur le chemin qu’il faut escalader. Le PCT nous donne un petit coup de griffe après les douceurs de la veille. Décidément, ce chemin a du caractère.

Glacier Peak

Une hikeuse qui marchait à notre rythme depuis quelques jours est victime de ce terrain difficile. Elle boitait sérieusement à cause de fortes douleurs à la hanche, mais sur le PCT on ne lache pas l’affaire si facilement ; elle serrait les dents et faisait son quota de miles chaque jour. Mais aujourd’hui était un jour de trop. Le mental peut être immense, la résistance du corps a ses limites. C’est sa cheville sur-stimulée par sa démarche déséquilibrée qui s’est bloquée. La balise de détresse est activée et l’hélicoptère arrive un moment plus tard. Son aventure s’arrête ici.

L’après midi, pour épicer un peu plus encore la journée, le ciel nous envoie la pluie. C’est après avoir retrouvé les crêtes dans une ambiance hivernale mais non sans un certain charme, que nous atteindrons notre site de bivouac. Nous montons nos tentes sous la pluie. Comme souvent depuis que nous marchons dans l’état de Washington, nous ne nous rassemblons plus le soir pour le moment du repas. Nous nous réfugions maintenant chacun dans notre tente pour nous protéger du froid et de l’humidité. Cela ne nous empêche pas de poursuivre nos palabres d’une tente à l’autre d’ailleurs, mais je regrette ce moment de convivialité qui récompensait les efforts de la journée.

11 septembre, mile 2533 à 2553 (1785m)

Le contournement de Glacier Peak se poursuit. Une descente interminable suivie d’une montée dont on ne voit pas le bout, voilà le menu du jour. Un soleil timide revient progressivement et nous permet de sécher notre équipement pendant la pause déjeuner. L’éclaircie est de courte durée ,; la pluie est de retour dans l’après midi.

12 septembre, mile 2553 à 2573 (479m)

Il pleut encore ce matin. Aujourd’hui le chemin tout en descente nous conduit vers le lac Chelan et le village de Stehekin où nous allons faire notre dernière étape de ravitaillement avant le Canada. FedEx a de plus en plus de mal à marcher, son talon lui impose le martyre. Il broie du noir.

Nous croisons la route de Phoenix running, avec qui nous bavardons un moment. C’est une hikeuse qui tente la traversée de l’état de Washington sans re-approvisionnement. Cette performance n’a jamais été réalisée par une femme. Elle est partie du Canada avec 17 jours de nourriture et un sac de 30 kilos. Nous prenons congé car nous avons encore un long chemin à parcourir. FedEx est dubitatif ; il la trouve bien trop bavarde pour réussir.

Phoenix running
FedEx le funambule

En attendant la navette qui doit nous conduire à Stehekin, nous faisons la connaissance de Catherine, Pierre et Marie-Claire, une famille belge installée aux Etats Unis et en weekend à Stehekin. Ils nous invitent dans leur appartement pour un repas autour d’une vraie table avec des vraies chaises. Ils nous ouvrent même la porte de leur douche ! Après ce bon moment de convivialité et de confort qui nous fait chaud au cœur, nous regagnons nos tentes agglutinées dans le secteur « hikers » du campground de Stehekin.

Chelan Lake

13 septembre, mile 2573 à 2584 (956m)

Stehekin est un village de poche blotti le long du lac Chelan. Pas de route pour venir ici, on vient en ferry ou à pied. La boulangerie du village fait sa fierté. Et il y a de quoi. Dès son ouverture, elle est prise d’assaut par les hikers pour faire le plein de calories avec ses Cinammon rolls réputés dans tout l’état de Washington. Les touristes du village sont là aussi. Ils font ce qu’ils peuvent pour se faire une place au milieu des hikers gloutons.

Le sujet du jour est la météo. De fortes précipitations de pluie et de neige sont annoncées pour la fin de semaine, au moment où nous serons perchés sur de hautes crêtes à proximité de la frontière avec le Canada. Les conjectures vont bon train quant à l’attitude à avoir si cette météo devait être confirmée par les prochains bulletins.

Nous reprenons la route avec des sacs à dos chargés de 6 jours de nourriture pour atteindre le Canada et revenir ensuite sur 30 miles dans le sens inverse jusqu’au col de Harts pass afin de retrouver la civilisation. Le sac tire fort sur les épaules. La fatigue et la lassitude taraudent de nouveau mon moral.

14 septembre, mile 2584 à 2608 (1336m)

J’ai retrouvé un peu d’énergie aujourd’hui. Je parviens à rerouver ce rythme de marche doux et un peu hypnotique, où la souffrance de l’effort s’effacent pour laisser place au plaisir méditatif.

A Rainy pass, nous abandonnons Feral et Schroeder qui vont prendre un jour de repos à Winthrop.

Rick, Pepe, Feral, Schroeder,, FedEx

De notre côté, nous retrouvons les crêtes où la pluie nous rattrape et va nous accompagner pour le reste de la journée.

15 septembre, mile 2608 à 2630 (1879m)

Le temps s’éclaircit ce matin et la pluie laisse la place à un vent froid. FedEx souffre de plus en plus. Nous rejoignons Harts pass en début d’après midi. C’est ici qu’il faut décider si on poursuit vers le Canada ou si on se replie en attendant des jours meilleurs. FedEx souffre trop. Il décide de reporter de quelques jours la fin de son trail. Je prends une dernière fois la météo et décide de mon côté de poursuivre vers la frontière. Je vais installer mon camp pour la nuit cinq miles plus loin. Demain, je vais au Canada !

16 septembre, mile 2630 à 2654 (1274m)

Le PCT m’offre un dernier jour de marche avec des paysages splendides et une météo de rêve. Après une vingtaine de miles, j’installe ma tente à quatre miles de la frontière. Je poursuis sans attendre vers le monument qui marque la fin du trail. C’est vers 17h que j’atteins enfin la frontière avec le Canada. Je passe un long moment à côté du monument dans la lumière du soir. Je savoure cet instant où se mélangent une multitude de sentiments contradictoires : joie et fierté de l’accomplissement, tristesse de la fin d’une aventure riche en rencontres et en découvertes, mais aussi soulagement d’être bientôt affranchi de ses interminables journées de marche. J’ai une pensée pour FedEx. J’aurais aimé partager ce moment avec lui.

La journée tire à sa fin, il est temps de retourner au camp. Demain, il faudra revenir à Hart pass pour sortir du trail. Ce sera encore une longue journée, mais ce sera la dernière.

Enfin !

17 septembre, retour à Harts pass

Je suis sur le chemin bien avant les premières lueurs du jour. Une pluie fine commence à tomber dès le début de la matinée. Après les météos bien humides des journées précédentes, je suis préparé. Le parapluie fixé sur la bretelle de mon sac me permet de rester à peu près au sec. En début d’après midi, la pluie lourde et froide qui s’abat maintenant sur nous ne parvient pas à arrêter la colonne de hikers qui progresse, tout mouillés mais tout sourires vers la frontière.

Dans l’après midi, alors qu’il me reste 5 miles à parcourir pour atteindre le col de Harts pass, je découvre un sac à dos ouvert et son contenu éparpillé sous la pluie. Un hiker est en situation d’hypothermie un peu plus loin. Deux hikeuses l’ont pris en charge. Malgré la pente raide et la pluie battante, elles ont réussi à installer deux tentes pour patienter en attendant les secours. Je déclenche le signal de détresse avec ma balise gps et je les aide à prendre en charge le malheureux hiker. Mais à mon tour, je me refroidis vite. Après m’être assuré qu’elles n’avaient plus besoin de mon aide, je reprends ma marche en direction de Harts pass. Lorsque j’arrive au col à la nuit, les secours arrivent. Difficile pourtant de trouver le sommeil avec cette pluie froide qui tambourine sur ma tente toute la nuit et qui me rappelle que trois hikers sont bloqués dans le froid à quelques miles d’ici. J’apprendrai avec soulagement le lendemain matin que tout le monde est maintenant en sécurité. Ces filles ont vraiment du cran.

Hikers réfugiés devant les toilettes du camping de Harts pass en attendant une place dans une voiture pour quitter le col.

Pas de doute, ce chemin ne manque pas de caractère ! Maintenant faut que je vous laisse, je dois rentrer à la maison 😉


11 réflexions sur “Stevens pass – Canada

  1. Bravo pour ce beau parcours, et l’exploit (je pèse mes mots) d’aussi bien tenir ce blog (fond et forme parfaite ) après ces longues heures de marche !
    Bon retour et bonne reprise, en essayant de ne pas trop se poser de questions !

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  2. Bello ! Bravo i
    Que dire d’autre ?
    Merci de nous avoir fait partager ce périple, dans l’espace et dans le temps, par ces belles photos, ces commentaires pertinents, ces sentiments personnels « évolutifs » (contemplation, symbiose avec la nature, fatigue, découragement, retour du moral…) Le contraire eut été étonnant et probablement que tous les hikers ont dû passer par là !
    Nous avons un peu vécu par procuration cette aventure, l’effort en moins bien sûr mais la découverte d’horizons nouveaux était là !
    Un grand merci à toi et au plaisir de te revoir !

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  3. Et voilà ! La grande et belle aventure de mon doux dingue de beauf se termine…. cela aura été bien cool en tout cas de te suivre ,bien au chaud sur le canapé, a travers le blog que tu as su si bien faire vivre….a bientôt pour un bon repas de tradition française tous ensemble mon cher Nico !

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  4. Bravo, tu peux être fier, c’est un bel exploit réalisé, bel exploit également ce blog, alimenté régulièrement, avec ces magnifiques photos, qui nous a permis d’être avec toi, du Mexique au Canada.
    Impressionnés par Little Feet, de l’âge d’Armand, il faut que le physique tienne mais également le moral.
    Tu nous as bien manqué à Autrans, mais tu as peut-être vu la vidéo de « j’ai 20 ans » que nous avons tenté d’interpréter avec toute notre bonne volonté (à défaut de don pour ce qui me concerne).
    Rentre vite, repose toi, mange… et raconte nous comment se passe cette « réinsertion ».
    A très bientôt, par téléphone, ou à Versailles, AZAY, Vierville ou Voreppe.
    Frédérique et Martin

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  5. Envisageant moi même de faire le pct l’année prochaine j’ai suivi ton aventure avec intérêt. Le récit était intéressant et les photos magnifiques. Et comme le disait St Exupery « fait de ta vie un rêve et de ce rêve une réalité » , tu as appliqué cette maxime à la lettre, félicitation

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  6. Nicolas j’avais le coeur battant en lisant tes mots. Quoi, c’est fini ! On n’aura plus les petits topos qui nous faisaient un peu prendre part à ce chemin. Un immense merci d’avoir tenu la régularité des photos et des mots, d’avoir partagé avec nous les joies et les peines du hiker. Je me demande comment tu vas revenir de ce périple et ce qu’il aura inscrit en toi… La joie, le soulagement, et la tristesse d’avoir fini, un mélange complexes d’émotions, qui a dû te faire sentir vivant ! Et maintenant, rentrer à la maison : une page qui se trouve, un autre chemin qui s’ouvre. Au plaisir de te retrouver bientôt en chair, en os et en barbe 🙂

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  7. THE END!
    Je n’en écrirai pas des tonnes ici mais ce PCT – outre le fait qu’il m’a, moi aussi, épuisé, hein – mais c’est un bonheur de l’avoir fait… derrière mes écrans !
    Une dernière fois, merci pour les prises de vues qui étaient vraiment magiques et pour ta prose qui toujours a été ciselée, accompagnant ainsi les images à merveille.
    Merci mille fois pour tous ces partages. Nous savions tous que tu allais prendre “share”, tu t’y es tenu et nous avons vraiment apprécié.
    A bientôt aux pieds des Alpes.

    Hope that FedEx is fine…

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