Kennedy Meadows – Bishop

7 juin – repos à Grumpy Bears

Je reçois ce matin la réponse de mon medecin (merci Marc !) à mon mail envoyé hier : cure immédiate des antibiotiques large spectre qu’ils m’avaient prescrits avant de partir ! Pourquoi ? Il faut que je vous explique ça.

Hier, alors que je savourais le jet d’eau chaude de la douche qui éliminait comme il pouvait la terre et le sable incrustés depuis une semaine  dans le moindre des plis de ma peau, j’ai découvert de gros ganglions au niveau des aines. J’ai pensé qu’une légère infection s’était propagée à partir de mes ampoules aux pieds. Et la fatigue accumulée cette dernière semaine n’avait pas dû arranger les choses. Inquiet, j’ai demandé par mail son avis à mon médecin et j’ai reçu sa réponse ce matin.

Décidément, entre ma contracture encore douloureuse aujourd’hui et mes ganglions fraîchement débarqués, j’ai besoin de repos. Bonne nouvelle, Grumpy Bears est l’endroit parfait pour ça. On peut rester jusqu’à la nuit sur la terrasse à boire et manger des hamburgers et des pizzas avec les autres hikers. On retrouve quelquefois des hikers qu’on n’avait pas revus depuis des semaines. Il faut juste consacrer un peu de temps à la rédaction du blog et pousser jusqu’au petit hangar à un jet de pierre où Yogi a installé son  magasin de sport afin de récupérer la boîte à ours que j’avais réservée depuis San Diego, acheter du ravitaillement pour l’entrée dans la Sierra et compléter un peu mon équipement.

La boîte à ours est obligatoire dans la Sierra. C’est un container en plastique dans lequel on enferme sa nourriture (enfin, ce qui tient dedans) et dont l’ouverture nécessite un outil.

A Grumpy, j’ai retrouvé Jim. On avait fait quelques étapes ensemble et j’avais apprécié sa compagnie. Il a formé un groupe avec Price Point, Honey Bear et Candy Corn. La Sierra est un terrain d’altitude avec plus de dangers et je préfère ne pas marcher seul. Ils m’accueillent gentiment dans leur groupe. Nous décidons de marcher jusqu’à Kearsage pass à 7 jours de marche, pour nous re-approvisionner à Bishop. Bientôt, les green gobelins décident de rejoindre notre groupe à ma grande satisfaction. Enfin, ce sera possible dès qu’elles auront reçu leurs boîtes à ours qui ne sont pas arrivées. On décide de repartir demain vers 9h sans se presser après le hiker breakfast (avec pancake à volonté) de Grumpy.

8 juin – mile 702 (1831m) à 705 (1874m)

Le hiker breakfast pris sur la terrasse tient ses promesses. On est tellement bien qu’on a du mal à se mettre en mouvement. Et puis c’est bientôt l’heure des hamburgers et des nachos. Entre temps de nouveaux hikers qu’on n’avait pas revus depuis longtemps sont arrivés, et bien sûr on veut prendre de leurs nouvelles. L’après-midi se passe et nous sommes toujours collés à la terrasse de Grumpy. Jim observe que Grumpy est un des pires vortex du PCT : il est très difficile de s’en extraire. De mon côté, je piaffe, mais je me dis aussi que ce départ à retardement est une opportunité pour récupérer de mes bobos.

Honey Bear, Green Gobelin_1, Jim, Candy Corn, Pepe, GG_2, Price Point
Retrouvailles avec In the clouds et ses filles
Attention vortex !

17h, le départ est donné sans les green gobelins qui n’ont toujours pas reçu leurs boîtes à ours. Le rapide voyage vers le magasin général se fait en stop. De là, nous marchons le long de la route sur 1 mile pour rejoindre le trail. Au moment du départ, je me sens fiévreux. 1g de paracétamol et le problème est résolu ; en tous cas pour le moment.

Back to the trail

Mon mollet est encore très sensible. Je réduis ma foulée pour ne pas trop étirer le muscle. Nous trouvons un bon campement 3 miles plus loin avant que la nuit ne nous surprenne. Les boîtes à ours bien fermées sont mises à l’écart des tentes. La nourriture excédentaire est stockée dans la tente sous nos vêtements car les ours n’aiment pas notre odeur paraît-il. Je ne suis quand-même qu’à moitié rassuré.

9 juin – mile 705 à 722 (3067m)

Du paracétamol a encore été nécessaire cette nuit pour calmer ma fièvre. J’ai passé du temps à me retourner dans mon duvet pour décider si je devais continuer avec le groupe ou retourner à Kennedy Meadows le temps que ma fièvre retombe. Combien de temps faudra t il attendre pour que les antibiotiques fassent leur effet ? Au matin je me sens bien et je décide de continuer. Je pense pouvoir aller au moins jusqu’à cottonwood pass à 2 jours de marche, et de là si ça ne va pas bien, je redescendrai en stop à Lone Pine.

Sur le chemin, mes jambes sont lourdes et je ressens la fatigue. Je marche sans plaisir. Nous nous offrons une longue pause picnic sur une jolie plage herbeuse le long de la Fork river. Je plonge dans le sommeil et mes compagnons me réveillent bientôt pour m’annoncer qu’il est temps de se remettre à marcher.

Le chemin prend de l’altitude l’après-midi. Les 3000m sont dépassés. La montée a été pénible pour moi. Je ressens l’effet de l’altitude. Les miles au dessus de 3000m nécessitent plus d’énergie. Nous arrivons au campement juste avant le coucher du soleil. Le temps est froid et venteux. Après un rapide repas pris ensemble nous rejoignons nos tentes.

10 juin – mile 720 à 739 (3084m)

Nous sortons le nez dehors vers 7h lorsque le soleil éclaire le campement. J’ai très bien dormi et je n’ai pas eu besoin de paracétamol. Je me sens mieux et j’ai envie de marcher.

La gestion de l’eau va être compliquée aujourd’hui. La plupart des cours d’eau sont à sec. Guthook nous informe qu’on peut trouver à 9 miles quelques marmites où il est possible de puiser de l’eau. Nous ferons l’étape du déjeuner ici.

Surtout, ne pas oublier de filtrer !

Il faut encore parcourir 10 miles l’après-midi pour atteindre un campement près d’une jolie rivière. La fatigue est de retour. Ces miles vont me paraître très longs. Je ressens de nouveau des symptômes fiévreux. C’est mon dernier cachet de paracétamol et mon dernier sachet d’antibiotiques. Ma décision est prise : demain, je redescendrai à Lone Pine en stop et je demanderai un avis médical.

11 juin – mile 740 à 745 (3084m)

Passage de fièvre cette nuit, mais je reste sur ma décision : j’irai à Lone Pine pour demander un avis médical. Les quatre jours de marche à venir nécessitent d’être en bonne forme physique.

Seulement cinq miles à marcher jusqu’à la jonction vers Horseshoe Meadows et puis encore deux miles en descente pour atteindre le campground. De là, je ferai du stop pour rejoindre Lone Pine.

Au ruisseau où je prévoyais de prendre un peu d’eau, je retrouve les green gobelins. Elles font un peu les clowns et on se dit au-revoir.

Horseshoe Meadows

Arrivé au camping, je suis rapidement pris en stop par Cole, moniteur de tir à Los Angeles, venu passer quelques jours au campground. Il n’hésite pas un seul instant a faire un détour pour me laisser au centre de Lone Pine.

Lone Pine est une petite ville assez sympathique, plantée dans un décor de Far west. Comme Hollywood n’est qu’à trois heures de route, elle s’enorgueillit d’avoir accueilli de nombreux tournages de westerns. Encore récemment, on a tourné ici des scènes de Django.

Il est 11h. Mon but est de remonter ce soir à Horseshoe Meadows pour reprendre le chemin. Je dois faire vite. Je m’installe à la table d’un café et j’appelle le frérot qui est médecin. Il est inquiet. Il pense que je dois poursuivre les antibiotiques à une dose plus élevée. Je dois consulter un médecin sur place.

Un couple est attablé à une table proche de la mienne. Le monsieur est français. C’est Bernard, installé à Independance (près de Lone Pine) depuis longtemps. Très vite, Bernard me propose de m’emmener aux urgences du petit hôpital de Lone Pine.

Accueil très efficace sur place. Je suis rapidement examiné par le médecin qui confirme le diagnostic. Il me prescrit les mêmes antibiotiques, mais à une dose trois fois plus forte. Et pour mon plus grand bonheur, il me permet de poursuivre mon trail ! Je repars avec mon sachet de médicaments et un moral au beau-fixe.

Dans Lone Pine, alors que je fais quelques courses pour compléter mes provisions, je retrouve Veronica, une randonneuse du PCT que j’avais eu plaisir à rencontrer lors de précédentes étapes. Elle est Autrichienne et nous sommes à peu près du même âge. Elle est arrivée hier à Lone Pine pour son ravitaillement et envisage maintenant de remonter à Horseshoe Meadows pour reprendre le trail. Un peu plus tard, on s’installe ensemble en bord de route et tendons notre pouce.

On attendra près de 30mn avant que Joey nous emmène dans sa voiture. C’est pas sa route, tant pis, il veut nous rendre service.

Joey

Vers 19h, nous avons installé nos tentes dans le campground de Horseshoe Meadows et nous prenons notre repas dans la belle lumière du soir. Lorque nous regagnons nos tentes, les hurlements des coyotes un peu plus bas dans la prairie nous paraissent bien proches.

Veronica

12 juin – mile 750 à 760 (2939m)

Ce matin, Veronica veut reprendre le trail exactement où elle l’a laissé. Je préfère l’option de prendre le chemin qui mène directement à cottonwood pass. Nul doute qu’on se reverra un peu plus loin sur le chemin. Je me remets en marche avec l’intention de découvrir la Sierra Nevada dans les meilleures conditions : des étapes plus courtes, un rythme de marche plus tranquille et plus de temps au campement. Je veux profiter au mieux des moments que je passe ici.

Peu après le col de cottonwood, je fais une pause au lac de Chicken Spring où je prends le temps d’une petite lessive à l’eau claire de mes vêtements les plus sales.

Je suis heureux de marcher seul de nouveau. La Sierra cette année n’est pas très dangereuse car l’enneigement a été exceptionnellement faible : peu de pentes neigeuses à risques ou de traversées de rivière compliquées, peu de ponts de neige incertains à traverser. Je ne ressens donc pas la nécessité de marcher en groupe pour assurer ma sécurité. Seul, j’ai retrouvé ma liberté. Je pars quand j’ai envie de partir, je vais jusqu’où j’ai envie d’aller, je marche à mon rythme et je m’arrête quand j’en ressens le besoin. C’est difficile de se faire une idée de ce que signifie marcher seul sur le PCT quand on a l’expérience de la randonnée en France. Sur le PCT, le sentiment d’isolement est très fort. On croise très peu de randonneurs et on est le plus souvent seul au bivouac. Du coup, on est pleinement ouvert aux paysages qu’on traverse, aux bruits de la nature et à tout ce qui se passe autour de nous. Nos sens et nos émotions sont démultipliés. Or les paysages de la Sierra sont d’une telle beauté qu’ils touchent à nos émotions autant qu’à nos sens. Les paysages de la Sierra dégagent une harmonie qui leur confèrent quelque-chose de sacré. Plus d’une fois aujourd’hui, j’ai eu l’impression de marcher dans une sorte de cathédrale. Les larmes me sont venues aux yeux lorque j’ai pensé à mes proches, qui me semblent si loins quand je marche dans cette nature.

Vers 18h, j’atteins un lieu de campement au bord d’une prairie traversée par une rivière. Une biche curieuse vient me rendre visite lorsque je monte ma tente.

Seul point noir de la journée : j’ai ressenti la vive morsure de la contracture à mon mollet dans la descente vers le campement en fin d’après-midi. Ce soir, je boîte de nouveau.

13 juin – mile 760 à 775 (3346m)

La nuit a été délicieuse, un peu fraîche bien sûr, mais avec la doudoune dans le duvet, j’étais bien. Les deux vestibules de ma tente sont restés grand ouverts. Dans mes moments d’éveil, mon regard scrute les sous-bois ou se plonge dans le ciel étoilé que la lune encore discrète ne parvient pas à altérer.

La première partie de mon chemin me mène à Crabtree Meadows. C’est tellement beau que je m’y arrête un long moment. C’est le point de départ pour le mont Whitney, point culminant des états-unis. C’est un sommet très minéral, dont l’ascension est très réglementée. Le permis PCT donne cette autorisation et la plupart des hikers font le détour. Malgré l’indignation des hikers américains qui mettent un point d’honneur à gravir le plus haut sommet de leur pays, j’ai décidé de ne pas faire cette ascension qui prend une journée et beaucoup d’énergie. Je n’en ressens ni l’envie ni le besoin.

Au fond le mont Whitney
Crabtree Meadows

Encore des paysages splendides l’après-midi et me voici arrivé à mon lieu de campement, à côté d’une rivière avec en ligne de mire la montée vers le col de Forester au programme de la journée de demain.

14 juin – mile 775 à 789

Réveil en douceur ce matin avant de reprendre le chemin qui va passer aujourd’hui par son point culminant, le col Forester qui s’élève à 4023m.

Le paysage change progressivement. Le végétal laisse progressivement plus de place au minéral. Mais jusqu’au pied du col, l’ensemble reste d’une grande douceur. L’ascension finale du col est beaucoup plus raide. Elle est en général enneigée et les hikers prennent ici beaucoup de précaution car la glissade est interdite. Cette année, c’est différent : le col se franchit par un bon chemin sans difficulté.

Les derniers lacets avant le col sont impressionnants

Pas de gros névé non plus dans la redescente en face Nord. Je ferai une pause au bord d’un petit lac à une altitude où le végétal a repris un peu de place dans le paysage.

La descente se déroule dans une longue vallée glacière jusqu’à retrouver une épaisse forêt avec de confortables lieux de bivouac. Je songe un instant m’arrêter là, mais je suis immédiatement assailli par les moustiques qui profitent de l’humidité dégagée par la rivière pour pulluler dans le secteur.

Bientôt, le chemin dégage vers la droite de la vallée pour reprendre de l’altitude en direction du col de Glenn pass. Avant de l’atteindre, je m’engage encore plus à l’est vers le col de Kearsage pass qui doit me permettre demain de rejoindre Bishop où je prévois de faire étape pour un jour de repos et du re-approvisionnement. Je pose enfin mon sac au bord du paisible lac de Kearsage à 3322m d’altitude dominé par d’impressionnantes aiguilles de granit.

Bullfrog lake
Bivouac à Kearsage lake

15 juin – Bishop

Ce lieu de bivouac est tellement beau que je prends mon temps avant de me remettre en marche. J’attends que le soleil donne pour sortir de ma tente. Je reprends ma route vers le col de Kearsage vers 8h30 et le franchit une heure plus tard. Puis, je me laisse descendre (en prenant grand soin de mon mollet) vers la route de Onion Valley. Alors que je suis tout près d’arriver, je retrouve les green gobelins, Price Point, Candy corn et Honey Bear sur le chemin. C’est un bon moment de retrouvailles !

Reste la question difficile du voyage vers Bishop. Aucune voiture sur le départ vers laquelle tendre le pouce. Alors que nous essayons d’activer nos réseaux, Papa Bear arrive avec son énorme pick-up. Il assure pour les hikers 3 liaisons par jour entre Onion Valley et Bishop. Une heure trente plus tard, il nous débarque devant l’hôtel California, une sorte d’auberge de jeunesse adorable peuplée essentiellement de hikers qui viennent passer un jour ou deux ici avant de retourner sur le chemin. Ça tombe bien, ils ont un lit pour moi. J’espère seulement que de cet hôtel California, on a la possibilité de s’en aller !

Hey Papa Bear, fais moi une place dans ton pick-up !
Hostel California (Bishop)

Bon, je vous laisse. Il faut que j’aille au Canada.


3 réflexions sur “Kennedy Meadows – Bishop

  1. Ravie de lire ces news. La Sierra s’annonce finalement plus clémente et donc moins difficile. Enfin peut-être pas pour nous mais pour toi certainement.
    Le paysage est vraiment splendide. Encore merci de nous permettre de partager cette aventure.
    Prend soin de toi quand même.
    Bonne et belle ascension
    Bises

    Aimé par 1 personne

  2. Bon rétablissement ! content de voir que la santé revient au beau … les paysages de la Sierra sont splendides, ça laisse rêveur – j’espère que tu profites pleinement et que les ennuis sont derrière…manquerait plus de faire boulotter son quatre heure par un ‘hungry bear’

    Aimé par 1 personne

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