Tehachapi – Kennedy Meadows

Lundi 31 mai, mile 566 à 587

On n’imagine pas le trafic la nuit sur une aire d’autoroute. Avec 2 boules quies dans les oreilles, elle n’a malgré tout pas été si mauvaise pour moi. Le réveil lui, il ne fait pas de sentiment de toutes façons : quand c’est 4h30, il sonne.

Départ dans la belle lumière du matin. Il fait déjà chaud et c’est assez inhabituel pour être signalé, il n’y a pas de vent. Les milliers d’éoliennes du parc de Tehachapi qui tournaient fièrement depuis mon arrivée sont au chômage technique. L’itinéraire me fait grimper en face Est pour atteindre les crêtes 700m plus haut. Mon sac chargé de 7 jours de nourriture et de 3 litres d’eau taquine les 18 kg. Mais les jambes font bien le job. Bientôt le soleil se met à chauffer vraiment et le thermomètre s’affole.

Vers 9h, je fais une pause pour regarder l’état de mes pieds. Hélas, des ampoules se développent déjà sous le talon gauche. J’enduis de nouveau mes pieds de vaseline sans grande conviction et je repars.

Nouveau coup dur un peu plus tard : je ressens brutalement une vive douleur à mon mollet gauche. Une douleur qui va se révéler persistante et qui ressemble à une crampe mais sans  perte de motricité. Mon moral chute en flèche. Je pensais que les pépins physiques, c’était surtout sur les 200 premiers miles. Pourquoi est-ce que j’accumule les ennuis maintenant ? C’est d’autant plus incompréhensible que j’ai eu 4 jours de repos à Tehachapi.

Et puis je m’aperçois que j’ai un trou dans ma préparation : qu’est ce que c’est que cette douleur ? De mémoire de pratiquant de course à pied, si c’était une contracture, une elongation, une déchirure, je serais cloué sur place, non ? Pourquoi mes chaussettes de contention ne m’ont elles pas protégé ? Est-ce que c’est une inflammation des fibres musculaires ? Faut il prendre des anti-inflammatoires ? Faut il étirer le mollet ? Non, je ne crois pas. Il ne faut pas étirer un muscle endolori. Bon, finalement, je vote pour une légère contracture, je sors le baume du tigre et je masse, je masse… sans que ça ne produise d’amélioration.

Pause à l’ombre d’un sapin à 12h30. C’est le moment du repas, vaseline sur les talons, baume du tigre sur les mollets et petite sieste jusqu’à 14h30.

Je poursuis mon chemin en broyant du noir. Est-ce que tout va s’arrêter alors que je me sens si bien sur ce chemin ? Ce serait tellement frustrant. Et les miles passent malgré tout. Dans l’après-midi, je m’aperçois que le paysage a changé. Le relief s’est fait plus incisif et les roches ont pris des teintes ocres ou vert de gris. Pas d’incendie récent par ici, du coup la végétation est assez riche. Malgré mon désarroi, je prends conscience de la beauté de ce nouveau décor qui annonce que la Sierra n’est plus qu’à quelques jours de marche.

Vers 17h, me voilà à la source. Elle libère un filet d’eau minuscule. Il faut beaucoup de patience pour remplir les bouteilles. Mais qu’importe, je n’ai plus d’eau. Je me recharge de 4 litres et poursuis jusqu’au campement suivant.

J’arrive à 18h30, dans un charmant point de bivouac.  Lorsque je monte la tente, l’orage libére 3 gouttes d’eau et puis s’en va. Les ampoules à mon talon ne se sont pas plus développées et elles ne me font pas mal. Je reprends un peu espoir. Pour mes mollets, je masse et je prends prends un anti-inflammatoire. On verra demain.

1er juin, mile 587 à 607

Mon ampoule au talon gauche ne semble pas vouloir s’étendre. Par contre, mon mollet est toujours douloureux. Je fais des étirements doux et prends une bonne dose d’anti-inflammatoires avant de démarrer.

Le chemin reste en ligne de crête et traverse des paysages très variés : des prairies, des cheneraies, des forêts de sapins. Un très gros serpent à sonnettes lové sur le chemin me fiche une peur bleue. Jugeant que je suis trop près de lui, il se dresse puis s’en va dans les fourrés en faisant sonner rageusement sa sonnette. Oui mon vieux, mais c’était avant qu’il fallait la faire sonner si tu veux qu’on garde nos distances.

Mais mon esprit est surtout accaparé par mon mollet. Je trouve progressivement une façon de marcher qui ne suscite pas de douleur mais avec une motricité réduite. Je boîte un peu, je vais moins vite et j’utilise plus mes épaules et ma jambe droite. Contre toute attente, je m’aperçois que je peux bientôt utiliser un peu plus ma jambe gauche sans réveiller la douleur. Au mile 600, je marche quasi-normalement. Les anti-inflammatoires ont bien travaillé. Peut être s’agit il simplement de la banale prouesse de la machine humaine qui sait se réparer toute seule quand un organe est touché. Qu’importe, le moral remonte en flèche. Pas fâché d’en finir avec la série 500 qui m’aura créé bien des problèmes. Vive la série 600 !

Passage à la source pour me charger de nouveau de quatre litres d’eau. Juste après la source, une glacière laissée par un trail Angel m’attend au bord du chemin. Elle est remplie de bouteilles de gatorade. Trail angels, you are awesome ! Encore quelques miles dans une belle forêt de sapins et je trouve un emplacement qui ne se refuse pas. Les affaires reprennent.

2 juin, mile 607 à 631

Le trail se poursuit dans cette belle forêt, puis puis il vire à droite et pique vers une vallée. Les pins et les chênes succèdent aux sapins, puis c’est le tour des Joshua trees et des yuccas. « Tu reprendras bien un peu de désert, Pepe ? »

Au fond de la vallée, une water-cache me permet de recharger en eau. Il est 11h, je repars avec 3 litres d’eau pour faire le chemin qui me sépare de la prochaine water-cache. J’aurais dû en prendre plus. Tant pis, il faudra tenir avec ça pendant 15 miles. Le soleil est sans pitié. La terre est brûlante. Pas d’espoir d’un rafraîchissement  par le vent : il est chaud.Trois miles plus loin j’ai terminé mon premier litre d’eau. Il faut vite que je trouve un peu d’ombre pour me mettre à l’abri. Un Joshua tree imposant non loin du chemin semble faire l’affaire. Je découvre  ici Mister Savage qui me fait une place. Je perfectionne l’ombrage en installant une sorte de taud, technique bien connue des plaisanciers de Méditerranée.

Tous les hikers se sont arrêtés de marcher et de sont cachés comme ils ont pu sous des Joshua trees. On peut se déplacer d’un Joshua tree à un autre pour échanger nos plans sur  la meilleure  façon de rejoindre la water-cache qui  est encore à 12 miles ou pour faire causette.

Sous le Joshua tree tout proche, « In the clouds » et ses 2 filles Raquel et Sonia

Coup dur pour Mr Savage. Sa gourde a fui. Il décide de retourner à la water-cache précédente à 3 miles pour reprendre de l’eau. Il me propose de me ramener un litre. Proposition acceptée !

Thank you Mr Savage !

Vers 18h, la température redevient acceptable et quelques hikers se mettent en mouvement. Mr Savage est de retour vers 19h. Une demi-heure plus tard, je reprends le chemin moi aussi. La frontale est bientôt allumée. Le PCT est assez facile à suivre de nuit, car le sentier est bien marqué et le balisage est réfléchissant. Il suit encore une ligne de crête balayée par un vent rageur. Je ressens les effets de la fatigue et les derniers miles sont difficiles. Vers une heure du matin, je trouve un bon emplacement à côté de la water-cache et je monte la tente avec le peu d’énergie qui me reste. Avec le corps plein d’acide lactique et d’adrénaline, difficile de trouver le sommeil. Je finis par sombrer.

19h30, on repart pour 12 miles
Quand même !

3 juin, mile 631 à 651

Réveil naturel vers 6h. C’est parti pour le rituel : massage des jambes, vaseline sous les pieds. Cette fois encore, il n’y a pas d’eau sur le parcours. Le col Walker, situé à 20 miles est en principe bien alimenté. Une étape plus tranquille m’aurait bien convenu, mais nécessité fait loi : ce sera 20 miles. Le chemin grimpe tout de suite vers un plateau situé à plus de 2000m. Une forêt de pins m’attend là-haut. Leur ombre n’est pas très fameuse, mais c’est déjà ça. À midi, la canicule à chassé les dernières poches de fraîcheur. Il est temps de faire une pause et laisser les températures redescendre un peu.

Vue en arrière sur la ligne de crête parcourue de nuit
Le plateau à traverser aujourd’hui
Un taud sous les sapins

Un peu de blog, un peu de préparation d’itinéraire, un peu de réparation du matériel, un peu de sieste et il est 17h. Il fait encore chaud, mais les ombres des pins se sont allongées et le soleil a plus de mal à éclairer le sentier. C’est le bon moment pour repartir. Le chemin circule en sous-bois dans une belle lumière pendant plusieurs miles, puis il passe en terrain découvert pour une heure ou deux plus ennuyeuses. Le soleil a eu l’obligeance d’attendre que j’arrive en bordure du plateau pour passer derrière l’horizon. Je déguste le spectacle en même temps que mon bœuf à l’étouffée lyophilisé. Voilà, il ne me reste plus qu’à redescendre au campground du col Walker à la frontale par un long chemin en écharpe.

A mon arrivée vers 23h00, le faisceau lumineux de ma lampe part à la recherche d’un emplacement pour monter la tente. Il passe rapidement sur les nombreux hikers endormis ici et là dans leur duvet entre deux fourrés. J’apprends vite la règle du jeu : pas de tente pour cette nuit. Quelques mètres carrés de terrain plus ou moins plat me permettent de dérouler mon tapis de sol et mon matelas. Me voici installé dans mon duvet sous le ciel étoilé.

4 juin, mile 651 à 669

Réveil naturel vers 6h. Je salue Mr Savage qui arrive à l’instant. Il a marché toute la nuit.

Campground à Walker pass

Le chemin jamais fatigué repart plein Nord à l’assaut d’une ligne de crête cette fois. Mais pas question de jouer les équilibristes là haut, il choisit plutôt de s’élever à flanc en passant de temps en temps d’un versant à l’autre à la faveur d’un collu ou d’une fenêtre.

Arrivé vers midi à 2300m d’altitude, point culminant du jour, un petit replat avec un sapin pour faire de l’ombre m’invite à un brin de pause afin de laisser passer les grosses chaleurs.

Ça redémarre à 15h pour 8 miles jusqu’à Spanish creek, un lieu de bivouac juste à côté d’un cours d’eau encore alimenté. Ça va faire plaisir de remplir ses bouteilles dans une rivière et pas dans les gallons d’eau en plastique des water-caches.

Il fait encore très chaud, mais les arrivées à la frontale ça suffit. C’est parti pour un parcours sous la chaleur assez ennuyeux de 3h30 fait de grosses montées et de grosses descentes.

Le ruisseau de Spanish creek n’est pas assez alimenté pour faire trempette, mais je peux faire une toilette de chat (sans savon bien sûr, principe sacré du Leave No Trace très respecté ici) et laver mon t-shirt à l’eau claire. Ni lui ni moi n’avions vu la couleur de l’eau depuis 5 jours.

Si tu vas chercher de l’eau dans le ruisseau, regarde bien où tu mets les mains.

5 juin, mile 669 à mile 693

Départ 5h45 pour avancer le plus possible avant les grosses chaleurs. Après une montée de 500m pour passer un col qui domine Spanish creek, le chemin fait le tour d’un cirque splendide selon un tracé légèrement descendant comme le PCT en raffole. En bas, un joli ruisseau me permet de reprendre de l’eau et des forces. Je vais encore pousser de quelques miles avant le break de la mi-journée.

Encore un col à passer l’après-midi avec une montée plein Sud et un soleil ardent. Je décide un départ à 16h. D’abord circulant dans une jolie forêt de pins, le chemin atteint bientôt une désolation de troncs calcinés qui couvre tout le reste de l’itinéraire du jour. J’arriverai vers 20h au campement.

Les ampoules au pied gauche sont dans un état stable. La douleur au mollet est devenue très ténue.

Le premier col du jour
Une des dernières vues sur le désert
Dernière descente vers le campement

6 juin, mile 693 à 702

Pas besoin de se lever tôt ce matin. Kennedy Meadows est à quelques miles. Sur le chemin, le paysage est d’une beauté à  couper le souffle. Je vais savourer chaque minute de cette dernière étape de la Californie du Sud avant l’entrée dans le chapitre II du PCT : la Sierra.

Le chemin suit pendant quelques temps la Kern river. Cette fois, ce n’est pas un misérable ruisseau où l’eau se récupére avec un gobelet, non c’est une belle rivière où l’eau est abondante et s’écoule sans retenue. Impossible ici de résister à une délicieuse baignade en compagnie de Soho et Tapo et de se laisser sécher au soleil sur de belles pierres plates.

C’est en compagnie des deux green gobelins (deux copines qui font le PCT ensemble que j’ai le plaisir de retrouver de temps en temps), de Price Point et de Honey Bear que je vais parcourir les derniers miles. Coup dur juste avant d’arriver, alors que je bavarde en marchant avec les green gobelins, ma contracture se réveille douloureusement. J’atteindrai en boitant la terrasse du magasin général de Kennedy Meadows. Les applaudissements des autres hikers m’accueillent comme le veut la tradition. Je ressens un immense plaisir et une grande fierté d’avoir marché jusqu’ici. Ça fait 44 jours que je suis sur le chemin et je ne ressens aucune lassitude, juste l’envie immense de marcher encore.

Hé, hé, ….
Price Point & Honey Bear

Après un verre pris avec mes quatre compères au magasin général, la voiture d’un trail angel m’emmène au grumpy Bear, un bar restaurant hiker-friendly bien connu de Kennedy Meadows. Ma tente sera installée à proximité, parmi celles des autres hikers qui font étape ici. L’objectif c’est de me reposer, prendre une douche, prendre soin de mon mollet et de mes pieds, laver mon linge, récupérer l’équipement Sierra que je m’étais envoyé depuis San Diego, le compléter si il faut au triple crown outfitter juste à côté. Je repartirai dans deux jours.

Enfin !
Le magasin général de Kennedy Meadows

Bon, je vous laisse. Faut que j’aille au Canada.


9 réflexions sur “Tehachapi – Kennedy Meadows

  1. « Chi va piano, va sano e va lontano, …et profite du voyage ». Grace à tes photos nous découvrons des paysages lointaines. Continues à profiter de cette liberté et des beaux rencontres au long du chemin.
    Hasta luego

    Marco

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  2. Salut Nico, quelles magnifiques photos !
    Mon coeur a battu en lisant tes soucis physiques. Je ne sais que trop comment le moral peut plonger quand, embarqué dans une aventure au long cours, l’envie est toujours aussi vive mais le physique fait des siennes. Heureux de voir que ça semble passer malgré tout.
    Ici, ambiance très différente, j’entame dans un centre dans Belledonne une semaine de jeûne : c’est moins sportif mais physique aussi, d’une certaine façon.

    Allez Nico, continue à nous faire vibrer, on est avec toi !
    Jean-Charles

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  3. Nous espérons que tout va rentrer dans l’ordre et que ton moral, ta motivation et le plaisir que tu prends dans ce périple (et qui se lit dans ton blog) vont terrasser ampoules et douleurs.
    Pour être encore plus avec toi, j’ai démarré le livre de Tim Voors (en solitaire le long du PCT), récit très proche du tien (plus que Wild, notamment dans les motivations de se lancer dans cette aventure).
    A très bientôt dans ce blog et merci encore pour ce récit passionnant et les super photos.

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  4. Suis qqs jours à Paris, bagnoles puantes et frénésie… La vache, le contraste ! Hier j’ai déjeuné avec Ulysse et Caro qui a reçu ses résultats d’admissions. Elle est douée la p’tite ! Ce midi, rdv avec Elsa et peut-être Sophie pour un dej en terrasse au soleil. Question du jour : est-on sur la même planète ?…

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  5. Le petit canari est très impressionné par ton courage, ta force !! (malgré ce fichu mollet !! grrr!) L’envie de te dépasser semble plus forte que tout ! tu nous donnes une sacré leçon de tenacité ! BRAVO ! fière de toi !! je vais continuer à lire car je n’ai pas encore pris connaissance du mois de Mai 🙂 bises et prends soin de toi !
    Isa

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  6. Ouf ! pas facile cette traversée du désert! Content que le mollet ait tenu! Il manque la petite photo des 700miles avec des cailloux ^^.
    Allez, faut-que tu nous laisse, il faut que tu ailles au Canada!

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